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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis près de 25 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Travail, charge mentale et injonctions au bien-être en développement personnel : ce que cache le discours du self-care

Est-il vraiment nécessaire d’être parfaitement aligné pour pouvoir aider ?

Décomposition approfondie d'une hérésie : "prendre soin de soi pour prendre soin des autres"

L’idée selon laquelle il faudrait "prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres" semble pleine de bon sens. Mais à y regarder de plus près, elle dissimule une série de présupposés idéologiques bien moins innocents qu’il n’y paraît.

D’abord, c’est une injonction paradoxale. En faisant du bien-être personnel une condition du lien à l’autre, on renverse la logique du soin : ce n’est plus un acte relationnel, mais une exigence normative. Tu dois aller bien. Tu dois être aligné. Sinon, tu deviens un mauvais aidant. Une pression de plus, sous couvert de bienveillance.

Cette idée repose aussi sur une confusion entre condition et alibi. Derrière le « je dois d’abord penser à moi », il y a parfois un retrait déguisé du lien. Or, dans l’éthique du care, comme le rappellent Joan Tronto ou Sandra Laugier, c’est la relation qui fait le soin, pas le niveau personnel de stabilité émotionnelle.

Elle traduit aussi une vision ultra-individualiste des responsabilités. Elle dépolitise le soin, en en faisant un effort personnel au lieu de s’interroger sur les conditions matérielles et sociales qui empêchent de prendre soin : surcharge, précarité, non-reconnaissance. Elle fait porter à l’individu ce que les structures empêchent.

Ce genre de discours peut même servir à justifier les inégalités. Celles et ceux qui n’ont pas les ressources pour se « régénérer » seraient donc inaptes à prendre soin ? C’est exactement ce que dénoncent les théoriciennes du care : une naturalisation des rôles, souvent au détriment des femmes et des précaires.

On oublie aussi qu’aider, soutenir, accompagner… est un travail. Fatigant, instable, souvent invisible. Prétendre qu’il suffit d’être bien avec soi-même pour bien faire ce travail, c’est évacuer les efforts, les compétences, et les contextes.

Quant aux millions d’aidants précaires, proches aidants, ou soignants sous pression, ils n’ont souvent ni le temps ni les moyens de « prendre soin d’eux ». Pourtant ils tiennent debout pour les autres. Le lien n’est pas une récompense d’un équilibre intérieur : c’est parfois ce qui reste quand tout vacille.

À cela s’ajoute un effet pervers : celui d’exclure des cercles de solidarité tous ceux qui ne sont pas « stables », « en paix », « positifs ». Le soin devient conditionnel. Et l’humanité se mesure à son état émotionnel, pas à ses actes.

Enfin, c’est un discours redoutablement compatible avec la logique néolibérale. Le self-care, la pleine conscience, le développement personnel deviennent les outils d’un ajustement à des systèmes toujours plus exigeants, toujours plus intrusifs. Ce n’est pas une critique du système, c’est son prolongement.

Pourtant, le soin peut être inconditionnel. Et le vrai lien n’attend pas que l’on soit parfait pour exister.

J’articule une bonne partie de ces auteurs dans mon dernier ouvrage sur l’orientation professionnelle désassignée. Un travail en cours de finition, où je démonte les fausses évidences de l’accompagnement et propose des pistes rigoureuses pour penser autrement le lien, la posture, et les conditions réelles du soin – au travail comme dans la vie.

 

 

 


Pour ceux qui souhaitent approfondir...

 

 


L’imposture du self-care au travers de l’injonction : “Prendre soin de soi pour prendre soin des autres”

Anatomie d'une violence douce

L'affirmation selon laquelle il faudrait « prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres » s'est imposée comme une maxime de bon sens dans nos sociétés. Derrière cette apparente sagesse se cache pourtant une mécanique de pouvoir d'une redoutable efficacité. Cette critique se déploie en trois temps : d'abord une analyse des ressorts idéologiques de cette injonction et de ses mécanismes de gouvernement, puis l'examen de ses effets concrets sur les rapports sociaux et les pratiques de soin, enfin son application particulièrement insidieuse dans le champ de l'accompagnement professionnel.
Gouverner par l'intériorité : le pouvoir qui ne dit pas son nom

L'affirmation selon laquelle il faudrait « prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin des autres » ne relève pas de la sagesse populaire mais d'une technologie de pouvoir particulièrement sophistiquée. Ce qui se présente comme un conseil bienveillant constitue en réalité ce que Michel Foucault appellerait une « technique de gouvernementalité » : gouverner les conduites en gouvernant les possibilités d'action, non plus par la contrainte externe mais par l'auto-contrainte intériorisée.

Cette maxime opère un détournement fondamental : elle transforme une pratique relationnelle – le soin – en dispositif de contrôle subjectif. En conditionnant la légitimité du care à un état psychologique préalable, elle installe un mécanisme de surveillance de soi d'une redoutable efficacité. L'individu devient à la fois le gardien et le prisonnier de sa propre capacité à aider. Plus besoin de surveillance externe : chacun s'auto-évalue, s'auto-discipline, s'auto-exclut. Le pouvoir a trouvé sa forme la plus aboutie : celle qui se fait désirer.

Fabrique de l'impuissance

Poussons la logique jusqu'au bout : si seules les personnes « équilibrées » peuvent aider, alors la souffrance disqualifie. La dépression interdit l'empathie. L'épuisement invalide la solidarité. La précarité exclut de la bienveillance. On aboutit à cette absurdité : plus on a besoin d'aide, moins on serait capable d'en donner. Plus on connaît la vulnérabilité, moins on serait apte à l'accueillir chez autrui.

Cette inversion perverse produit une hiérarchisation morale insidieuse : d'un côté les « aidants légitimes » (alignés, centrés, équilibrés), de l'autre les « bénéficiaires passifs » (déséquilibrés, donc disqualifiés pour la réciprocité). Le soin devient un privilège de classe, non plus économique mais psychologique. Seuls les détenteurs du « capital émotionnel » adéquat accèdent au statut d'aidant. Les autres sont relégués au rang de consommateurs de soins.

Pierre Bourdieu parle de « violence symbolique » : faire accepter comme naturelle une domination qui ne l'est pas. Ici, la violence consiste à faire croire que l'inégalité face au soin relève de différences individuelles d'équilibre psychique, et non de rapports sociaux structurels.

L'économie du soi

Cette injonction s'inscrit dans ce que Wendy Brown analyse comme la « gouvernementalité néolibérale » : l'extension de la rationalité économique à tous les domaines de l'existence. Le soin de soi devient un investissement, le bien-être un capital, l'équilibre émotionnel un produit à optimiser. L'individu est sommé de devenir l'entrepreneur de sa propre psyché.

Nikolas Rose, dans Governing the Soul, démontre comment les « technologies du soi » contemporaines,  coaching, développement personnel, mindfulness, constituent autant d'outils de gouvernement à distance. Plus besoin de contraindre directement : il suffit d'installer les dispositifs d'auto-surveillance et d'auto-amélioration. Chacun devient le manager de son propre équilibre, responsable de sa propre employabilité émotionnelle.

Eva Illouz pousse l'analyse plus loin : dans Les sentiments du capitalisme, elle montre que cette psychologisation du social ne se contente pas d'adapter les individus au système, elle transforme leurs affects en ressources productives. L'empathie devient une compétence, la bienveillance un savoir-être, la résilience un avantage concurrentiel.

L'assignation : double contrainte, double violence

L'analyse intersectionnelle révèle une dimension encore plus perverse. Les femmes, assignées historiquement au travail de soin, gratuit, invisible, dévalué , se voient désormais imposer une double contrainte : non seulement elles doivent soigner, mais elles doivent le faire depuis un état d'équilibre parfait.

Christine Delphy et Helena Hirata ont documenté cette « division sexuée du travail » qui relègue les femmes aux tâches relationnelles. Mais l'injonction au soin de soi ajoute une couche supplémentaire d'oppression : il ne suffit plus de porter la charge mentale et affective des autres, il faut en plus la porter avec le sourire, dans la sérénité, sans jamais flancher.

Cette double contrainte produit un cercle vicieux : plus les femmes assument le soin des autres (enfants, conjoints, parents vieillissants, collègues), moins elles ont de temps et d'énergie pour « prendre soin d'elles-mêmes », plus elles sont culpabilisées de ne pas être assez « équilibrées » pour bien soigner. La responsabilité individuelle masque l'exploitation structurelle.

Évacuer les rapports de force

Nancy Fraser, dans Justice interruptus, établit que toute politique de reconnaissance (dont fait partie la valorisation du soin) doit s'articuler avec une politique de redistribution. Or l'injonction au soin de soi évacue systématiquement la question des conditions matérielles.

Prenons l'exemple des aide-soignant·es en EHPAD ou des infirmières à l'hopital : elles travaillent souvent en sous-effectif chronique, avec des salaires précaires, face à des situations de détresse qu'elles ne peuvent résoudre faute de moyens. Leur dire qu'elles doivent « prendre soin d'elles » pour mieux soigner revient à nier que c'est précisément l'organisation du travail qui les épuise. L'injonction psychologique masque l'exploitation économique.

Cette dépolitisation opère un tour de force idéologique : transformer des questions de justice sociale en enjeux de développement personnel. Au lieu d'interroger la répartition des richesses, on optimise la gestion des émotions. Au lieu de questionner les rapports de domination, on améliore l'alignement intérieur. Les slogans RH martèlent cette conversion : "Prenez soin de vous pour être plus performant", "Le bien-être au travail, c'est votre responsabilité", "Mindfulness et efficacité". Les rayons développement personnel regorgent de promesses d'équilibre personnel ("Trouvez votre zen au bureau", "L'art de concilier vie pro et vie perso"). La psychologie positive traduit en méthodes commercialisables ce qui était jadis une question politique.

L'anatomie d'une violence systémique

Cette injonction opère selon une mécanique précise qu'il faut décomposer pour en révéler toute la perversité. Elle transforme d'abord le soin de soi en norme morale : tu dois aller bien, et si tu ne vas pas bien, tu deviens irresponsable. Cette logique produit exactement l'inverse de ce qu'elle prétend viser : un stress accru et une culpabilisation chronique de celles et ceux qui peinent à atteindre cet « équilibre » fantasmé.

Plus insidieusement, elle naturalise la souffrance et invisibilise l'effort. Le soin des autres n'apparaît plus comme une compétence acquise, un travail complexe, une construction relationnelle, mais comme une extension « naturelle » du soi équilibré. Cette naturalisation évacue toute la dimension technique, émotionnelle et sociale du care pour la réduire à un état psychologique. Annemarie Mol a pourtant démontré que la logique du soin relève d'un apprentissage constant, d'ajustements permanents, d'une attention fine aux situations - pas d'un prérequis intérieur.

Enfin, cette injonction détourne systématiquement la responsabilité collective vers l'effort individuel. Elle fait croire que le soin passe par un travail personnel de bien-être plutôt que par des politiques publiques de santé, de réduction du temps de travail, ou de reconnaissance du travail invisible. Yves Clot parlerait ici d'un « pouvoir d'agir entravé » : au lieu de transformer les conditions qui empêchent le soin, on exige des individus qu'ils s'adaptent à ces conditions en « travaillant sur eux-mêmes ».
La mécanique révélée par l'absurde

Appliquée strictement, cette maxime élimine la moitié des acteurs du soin. Parents épuisés interdits de chevet, bénévoles précaires écartés des maraudes, soignant·es en burn-out privé·es d'exercice, militant·es en colère exclu·es des luttes. Et la logique voudrait qu'on leur dise merci.

Cette élimination systématique révèle l'imposture : l'injonction ne vise pas à améliorer le soin mais à le contrôler, le normaliser, le domestiquer. Elle transforme l'élan spontané de solidarité en procédure d'évaluation psychologique.
Vers une éthique du soin inconditionnel : pistes subversives

Face à cette colonisation du care par la logique du self-care, plusieurs résistances émergent :

1. Revendiquer l'imperfection comme condition du soin authentique
Annemarie Mol, dans The Logic of Care, montre que le bon soin n'est pas celui qui émane d'un sujet parfait mais celui qui s'ajuste en permanence aux situations concrètes. Le care est tâtonnement, expérimentation, parfois échec. L'accepter, c'est refuser la normativité psychologique.

2. Pratiquer la vulnérabilité partagée
Joan Tronto rappelle que le care authentique naît de la reconnaissance mutuelle de notre interdépendance. Au lieu de la relation asymétrique aidant-aidé, cultiver des espaces où chacun·e peut tour à tour donner et recevoir, être fort·e et fragile.

3. Politiser les conditions du soin
Refuser la psychologisation et réinscrire le care dans les rapports sociaux : temps de travail, rémunération, reconnaissance sociale, redistribution des tâches. Le soin n'est pas une vertu individuelle mais une fonction collective qui exige des moyens.

4. Dégenrer les pratiques de care
Imposer aux hommes leur part du travail relationnel et émotionnel, valoriser socialement et économiquement les métiers du soin, refuser systèmiquement et consciemment la naturalisation des « compétences féminines ».


Du care à l'accompagnement

Cette logique se retrouve bien au-delà du champ du soin traditionnel. Le monde de l'accompagnement professionnel, notamment en orientation ou en relation d'aide, n'échappe pas à cette reconduction insidieuse du self-care comme norme implicite. Les formateurs en conseil, les superviseurs, les référents accompagnement martèlent la même  idéologie : pour bien accompagner, il faut d'abord être "au clair avec soi-même", "avoir fait son propre travail", "être dans une démarche personnelle".
Seulement qui peut rééellement s'en vanter, ou encore le démontrer ?

L'orientation professionnelle comme laboratoire de résistance

Ces réflexions trouvent un terrain d'application privilégié dans le champ de l'orientation professionnelle qui articule différentes dimensions complexes et mouvantes. Trop souvent, les pratiques d'accompagnement reproduisent cette logique : le·la conseiller·ère doit d'abord « travailler sur soi », être « aligné·e », pour pouvoir accompagner efficacement.

Dans mon ouvrage en cours de publication sur l'orientation professionnelle désassignée, je démontre que cette approche évacue précisément ce qui fait la richesse de l'accompagnement : la rencontre imprévisible entre deux subjectivités en mouvement, l'émergence de possibles inattendus, la création collective de sens. L'accompagnement n'est pas la transmission d'un savoir détenu par un sujet équilibré vers un autre en demande, c'est un processus de co-construction où se révèlent des avenirs possibles.

En refusant l'injonction à l'alignement préalable, en assumant nos propres incertitudes professionnelles, en acceptant que nos questionnements nourrissent ceux des personnes accompagnées, nous ouvrons l'espace à un accompagnement authentiquement émancipateur. Un accompagnement qui ne reproduit pas les normes sociales mais les questionne, qui ne s'adapte pas au marché du travail mais invente d'autres rapports au travail.

L'orientation désassignée et équilibrée devient alors un acte politique : refuser que les individus s'adaptent aux contraintes économiques et leur offrir les moyens de réinventer collectivement les conditions de leur épanouissement professionnel dans leur cadre des possibles. C'est exactement l'inverse de l'injonction au soin de soi : au lieu d'adapter les individus au système dans le cadre d'une logique d'insertion, transformer le système et le cadre pour qu'il accueille la diversité des besoins humains.

En réinscrivant le soin dans ses dimensions sociales, politiques et relationnelles : non pas un luxe réservé aux individus alignés qui ne le sont jamais vraiment, le soi n'est ni unifié ni stable (Gergen), et il se construit dans les relations (Singly), donc prétendre qu'il faut d'abord "être aligné" pour pouvoir aider relève de l'illusion psychologique. On en révèle la véritable portée, un levier d'émancipation collective à condition de rompre avec les normes d'ajustement imposées.

Ce texte n'est qu'une porte d'entrée. Le chantier est vaste, et je l'ouvre pleinement dans mon prochain ouvrage consacré à l'orientation professionnelle désassignée, où je ne me contente pas de critiquer ces injonctions : je propose des alternatives concrètes, politiques, éthiques — pour un accompagnement libéré de ses fausses évidences et réarmé face au réel.

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