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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis près de 25 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Écrire en public (Write in public) : pourquoi je rends mes manuscrits visibles avant leur publication

Publier une pensée vivante : pourquoi mes textes restent accessibles, traçables et évolutifs

Je rends mes travaux publics avant leur éventuelle publication par une revue, je les rends intégralement accessibles et je conserve leurs versions successives lorsqu’ils évoluent.

Ce choix ne relève plus simplement de ce que j’appelais initialement « Write in Public », comme s’il s’agissait surtout de montrer une écriture en train de se faire. Avec le temps, la pratique est devenue plus structurée et, surtout, beaucoup plus directement liée à ma manière de concevoir la recherche.

Je ne considère pas qu’un texte apparaisse soudainement sous sa forme définitive, ni qu’il cesse nécessairement de bouger une fois rendu public. Une recherche se construit, rencontre de nouvelles pièces, absorbe des objections, découvre parfois ses propres faiblesses et peut être transformée par d’autres travaux menés plusieurs mois plus tard.

Plutôt que d’effacer cette histoire, je préfère la laisser visible.

C’est aujourd’hui la raison principale pour laquelle mes travaux sont déposés en open science, avec un DOI, et pourquoi les différentes versions qui marquent leur évolution restent accessibles sur Zenodo.

Un texte n’apparaît pas terminé

La publication académique produit facilement une illusion de linéarité. On découvre un article stabilisé, avec son introduction, sa méthode, ses résultats, sa discussion et sa bibliographie, comme si le raisonnement s’était naturellement développé dans cet ordre jusqu’à atteindre sa forme finale.

La recherche réelle fonctionne rarement ainsi.

Une intuition peut précéder de plusieurs mois la démonstration qui permettra de la soutenir. Une pièce documentaire peut obliger à reprendre une hypothèse qui semblait jusque-là solide, tandis qu’une formulation satisfaisante à un moment donné peut devenir insuffisante après l’apparition d’une nouvelle distinction.

Il arrive également qu’une idée commence dans un texte et ne trouve sa véritable portée que beaucoup plus tard, lorsqu’elle rencontre un autre objet de recherche.

La publication finale efface nécessairement une grande partie de cette trajectoire. Ce n’est pas un défaut en soi : un article publié n’a évidemment pas vocation à raconter toutes les hésitations qui ont précédé sa forme actuelle.

Mais rien n’oblige pour autant à faire disparaître cette histoire.

C’est précisément ce que me permet le versionnement public : une première version n’est pas une mauvaise version de celle qui viendra ensuite, elle constitue l’état identifiable d’un travail à un moment donné. Elle permet de savoir ce qui était déjà présent, ce qui ne l’était pas encore et comment certaines idées, distinctions ou démonstrations se sont progressivement installées.

Rendre le travail réellement accessible

Rendre un travail public ne signifie pas seulement annoncer qu’il existe, publier son titre ou lui attribuer une référence bibliographique.

Je tiens à ce que mes textes eux-mêmes soient accessibles.

Ils peuvent être ouverts, lus, téléchargés, examinés et discutés sans dépendre de l’abonnement d’une institution, de l’accès à une base documentaire ou de la décision d’un éditeur de placer ou non le texte derrière une barrière.

Cette accessibilité n’est pas périphérique à ma démarche. Elle en fait partie.

Si un travail prétend pouvoir être discuté, je considère qu’il doit pouvoir être effectivement consulté. Un lecteur doit pouvoir revenir à la source, vérifier une affirmation, examiner les références mobilisées, regarder précisément sur quelles pièces repose une démonstration ou comparer deux états successifs du même texte.

Et cette possibilité ne concerne pas uniquement la dernière version.

Lorsqu’un texte a évolué, les états antérieurs restent eux aussi accessibles, de sorte qu’il devient possible de suivre non seulement ce que je défends aujourd’hui, mais également la manière dont cette position s’est constituée.

Je ne rends donc pas simplement mes conclusions publiques.

Je rends accessible leur histoire.

La recherche continue après le premier dépôt

Le fait qu’un texte soit rendu public ne signifie pas, pour moi, qu’il devient intouchable.

Ce serait confondre la publication d’un état du travail avec l’achèvement de la pensée qui le produit.

Lorsqu’une nouvelle donnée apparaît, qu’une faiblesse devient visible ou qu’un développement mené ailleurs modifie ma compréhension d’un problème, je peux revenir au texte concerné pour l’augmenter, préciser une distinction, corriger un raisonnement ou parfois reconstruire une partie beaucoup plus importante.

Une nouvelle version devient alors publique à son tour, tandis que la précédente demeure accessible.

Je ne remplace donc pas silencieusement un texte par un autre : je documente son mouvement.

Cette possibilité est d’autant plus importante que mes recherches ne constituent plus vraiment une succession de productions indépendantes. Elles forment progressivement un corpus dans lequel les différents objets se rencontrent, se répondent et peuvent parfois se transformer mutuellement.

Une recherche sur le burn-out peut faire apparaître un problème concernant la mesure. Une réflexion sur la mesure peut ensuite modifier l’analyse d’autres objets de souffrance. Un travail sur la construction de l’identité peut éclairer certains mécanismes observés dans l’orientation, tandis qu’une pièce historique découverte dans un autre dossier peut obliger à reprendre une formulation théorique antérieure.

Les textes ne vivent donc pas chacun dans leur boîte.

Ils se corrigent parfois, mais surtout ils s’amplifient les uns les autres.

Un corpus vivant plutôt qu’une collection de textes figés

C’est probablement ce qui caractérise le mieux ma manière actuelle de travailler : je ne produis pas seulement des articles successifs, je construis progressivement un corpus dont les différentes pièces doivent pouvoir évoluer avec l’ensemble.

Chaque texte possède évidemment son objet, ses sources et sa démonstration propre. Mais je ne vois aucune raison de préserver artificiellement une formulation ancienne lorsqu’un développement ultérieur permet de la préciser, de la renforcer ou de la dépasser.

Lorsqu’un mécanisme devient plus clair dans un autre travail, il peut revenir enrichir un texte antérieur. Lorsqu’une distinction nouvelle devient nécessaire, elle peut être répercutée là où elle améliore effectivement l’analyse. Et lorsqu’une nouvelle pièce documentaire modifie la compréhension d’un problème, le fait qu’un texte ait déjà été déposé ne constitue pas, à mes yeux, une raison suffisante pour maintenir une formulation devenue moins juste.

Ce que je cherche à préserver n’est donc pas l’immobilité du texte.

C’est la trace de ses transformations.

Cette distinction est importante, parce qu’elle évite de réécrire rétrospectivement l’histoire du travail. Les anciens états restent là, tandis que les nouveaux montrent comment la recherche s’est déplacée.

Publier avant d’être publié

Cette manière de travailler m’a progressivement conduit à adopter une règle simple : je ne soumets aujourd’hui aucun de mes travaux scientifiques sans l’avoir auparavant rendu publiquement accessible sous forme de preprint avec un DOI.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un dépôt en open science équivaut à une validation par les pairs. Les deux opérations n’ont ni la même fonction ni la même signification.

Le preprint établit quelque chose de beaucoup plus élémentaire : ce travail existe publiquement, à cette date et dans cet état.

Il peut être lu, cité, téléchargé, critiqué et comparé à ses développements ultérieurs. Son existence intellectuelle ne dépend donc plus de la décision future d’un comité éditorial.

Une revue peut ensuite considérer le travail pertinent ou non, demander des modifications, le refuser ou l’accepter. Une version évaluée par les pairs peut devenir une nouvelle étape importante de son histoire, et certaines critiques éditoriales peuvent évidemment améliorer le texte.

Mais la revue ne décide pas rétroactivement du moment où le travail a commencé à exister.

Je ne souhaite donc plus placer une recherche pendant plusieurs mois dans un espace fermé en attendant qu’une institution décide si elle mérite ou non de devenir visible.

Je préfère que l’évaluation éventuelle intervienne dans l’histoire publique du texte plutôt qu’avant son existence publique.

Le DOI comme repère, pas comme point final

Le DOI possède évidemment une fonction pratique : il permet d’identifier durablement un travail, de le retrouver et de le citer.

Mais dans ma pratique, son intérêt va plus loin.

Associé au dépôt public et au versionnement, il permet d’installer une chronologie vérifiable de la recherche. À telle date, voilà ce que le texte disait ; quelques mois plus tard, voilà ce qui a été ajouté, corrigé ou déplacé.

Une idée présente aujourd’hui dans plusieurs de mes travaux peut ainsi être suivie jusqu’à ses formulations antérieures. On peut retrouver son apparition, observer ses transformations et parfois constater qu’une position que je défends aujourd’hui n’était pas encore la mienne dans une version précédente.

Cela me semble intellectuellement beaucoup plus intéressant que de présenter chaque publication comme si elle avait toujours existé sous sa forme actuelle.

Le DOI ne sanctuarise donc pas un texte et ne signifie pas qu’il serait désormais achevé.

Il permet au contraire d’identifier un état précis d’une recherche dont l’histoire peut continuer.

Accessible, traçable, évolutif

Si je devais aujourd’hui résumer cette pratique, je la ramènerais probablement à trois propriétés : mes travaux doivent rester accessibles, traçables et évolutifs.

Accessibles, parce que le texte lui-même doit pouvoir être consulté et pas seulement son titre, son résumé ou sa référence.

Traçables, parce que leurs versions successives doivent permettre de retrouver l’origine d’une idée et de suivre ses transformations.

Évolutifs, enfin, parce que le fait d’avoir rendu un travail public ne doit pas l’empêcher d’intégrer de nouvelles données, de meilleures distinctions ou une démonstration devenue plus solide.

Ces trois dimensions fonctionnent ensemble. Un texte qui évoluerait en effaçant systématiquement ses états antérieurs deviendrait difficilement traçable ; un texte parfaitement référencé mais inaccessible ne permettrait pas réellement d’examiner sa construction ; et un texte accessible que l’on interdirait de reprendre au nom de sa publication antérieure finirait par être artificiellement séparé de la recherche qui continue autour de lui.

Je cherche donc à maintenir les trois.

Exposer aussi les transformations

Cette manière de travailler possède évidemment une contrepartie : elle expose davantage.

Une ancienne version peut contenir une formulation moins précise, une démonstration qui sera ensuite renforcée ou une hypothèse finalement abandonnée. Quelqu’un peut retrouver ce que je pensais avant que mon raisonnement ne se déplace.

Je ne considère pas cela comme un problème.

Une recherche qui travaille réellement son objet n’a aucune raison de donner l’impression qu’elle connaissait dès le départ le point exact auquel elle finirait par arriver.

La cohérence d’une pensée ne réside pas nécessairement dans son immobilité. Elle peut aussi se mesurer à la manière dont ses transformations deviennent compréhensibles, et à la possibilité de reconstituer pourquoi une position a changé.

Je préfère donc montrer qu’un texte a bougé plutôt que faire disparaître les traces de son déplacement.

De « Write in Public » à la généalogie d’une pensée

C’est finalement ce qui reste de l’idée de départ.

Lorsque j’ai commencé à parler de « Write in Public », il s’agissait principalement de rendre visible le processus d’écriture et de ne pas attendre qu’un manuscrit soit parfaitement stabilisé pour montrer qu’un travail existait.

Aujourd’hui, la démarche va plus loin.

Ce que je rends public n’est plus seulement une écriture en train de se faire.

C’est la généalogie d’une pensée.

D’où vient une idée, quand apparaît-elle, sous quelle forme, qu’est-ce qui la transforme, quelles recherches viennent ensuite la renforcer ou la déplacer, et comment plusieurs travaux initialement séparés finissent-ils par constituer une architecture commune ?

Ces informations font elles aussi partie de l’histoire intellectuelle du travail.

Je ne vois aucune raison de les effacer.

Mes textes ne sont donc pas des monuments que je dépose les uns après les autres en considérant qu’ils doivent désormais rester inchangés. Ils constituent les états successifs, accessibles et traçables, d’un travail de recherche qui continue.

Si ma pensée bouge, mes textes doivent pouvoir bouger avec elle, sans effacer ce qu’ils ont été.

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