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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis plus de 30 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Plafond de verre : comment l’orientation et l'éducation forgent l’auto-censure

Voici un nouvel extrait de mon livre à paraître...

À côté des interdictions explicites ou des limitations objectives, il existe une autre forme d’obstacle parfois inconscient : l’auto-exclusion anticipée. Certains individus n’envisagent même pas certaines trajectoires non parce qu’on les leur interdit, mais parce qu’ils ne se les autorisent pas. Ce phénomène, que l’on peut qualifier d’intériorisation des plafonds symboliques, renvoie à la manière dont les représentations sociales, les expériences antérieures et les structures de domination s’inscrivent dans la réalité subjective, jusqu’à façonner les frontières invisibles du possible.

Cette autolimitation se manifeste souvent de manière diffuse, sans être le résultat d’un raisonnement explicite ou d’un calcul stratégique : un désintérêt spontané pour certaines filières, un inconfort face à l’idée d’un métier perçut comme « trop » ceci ou cela, une gêne inexprimée à se projeter dans des rôles jugés éloignés de sa position sociale, de son genre, de son origine ou de son histoire familiale. On n’ose pas, on ne se voit pas, on n’y pense même pas. Comme l’a montré Bourdieu, le champ des possibles est socialement structuré, et ce qui n’est pas perçu comme pensable devient naturellement impensé. Cette forme de censure intériorisée se nourrit d’un ensemble de mécanismes psychiques, cognitifs, relationnels et sociaux. Elle est aussi appelée dans la sphère entrepreneuriale : « plafond de verre ». L’effet de menace du stéréotype, étudié par Steele et Aronson, montre que le simple fait d’être confronté à un stéréotype négatif à propos de son groupe d’appartenance suffit à faire baisser les performances et la confiance en soi. L’absence de modèles identificatoires positifs dans certains secteurs professionnels peut renforcer la conviction que « ce n’est pas pour moi ». Ce processus est souvent prérationnel : l’option n’est même pas envisagée, il ne s’agit pas d’un choix négatif. C’est ce que Bernard Lahire a nommé les « dispositions incorporées » : des façons de percevoir, d’agir et de ressentir qui façonnent le rapport au possible bien avant la formulation consciente d’un projet.

L’auto-handicap dans le contexte de l’orientation peut être considéré comme une manifestation de cette intériorisation. Par peur de l’échec, de l’humiliation ou de la mise en lumière d’un décalage perçu, certains individus sabordent inconsciemment leurs propres chances : ils choisissent une voie qu’ils savent inférieure à leurs compétences, renoncent à candidater à une école « trop prestigieuse », ou adoptent un comportement qui justifie leur échec. Ce mécanisme permet de préserver l’estime de soi en attribuant l’échec à un manque d’investissement plutôt qu’à un manque de capacité, mais il condamne en retour à une forme de stagnation, et entretient une spirale d’auto-sabotage.

La dimension corporelle de ce vécu mérite également d’être soulignée. Ces limites symboliques ne s’expriment pas uniquement sous forme d’idées ou de croyances, mais s’incarnent dans des tensions physiques, des postures, des réactions émotionnelles. La simple évocation d’un projet professionnel ambitieux peut générer de l’inconfort, des manifestations somatiques (palpitations, rougissement, blocages), des conduites d’évitement. Le corps exprime ce que l’individu ne veut pas ou ne parvient pas à penser ou à dire. Cette intériorisation des plafonds symboliques n’est pas répartie aléatoirement : elle varie selon le genre, le milieu social, l’origine culturelle, le parcours scolaire. Les filles, en particulier dans certains contextes, intériorisent plus tôt que les garçons des limites à leurs ambitions, notamment dans les domaines scientifiques ou techniques. Les élèves issus de milieux populaires peuvent se convaincre qu’ils ne seront jamais « à la hauteur » pour certains cursus. Ceux qui ont connu des parcours scolaires discontinus ou marqués par l’échec développent une forme de méfiance vis-à-vis d’eux-mêmes et du système qui restreint leur capacité projective. Mais cette autocensure ne relève pas uniquement d’un mécanisme individuel. Elle est activement renforcée par l’environnement : des remarques d’enseignants, des comparaisons entre pairs, des classements implicites, des orientations par défaut, des échecs ou des humiliations. Un élève qui exprime un souhait ambitieux peut recevoir des signaux dissuasifs, souvent présentés comme du réalisme : « c’est bien d’avoir de l’ambition, mais il faut rester lucide ». Ces formules, en apparence neutres ou bienveillantes, participent à l’entretien de la hiérarchie symbolique des possibles.

Enfin, la lutte contre ces plafonds symboliques ne peut se limiter à une simple incitation au dépassement de soi au sein d’un accompagnement à l’orientation. Il ne suffit pas de dire aux jeunes qu’ils peuvent tout faire pour qu’ils y croient. Il faut d’abord déconstruire les mécanismes par lesquels certains choix apparaissent comme légitimes et d’autres comme impensables. Cela suppose un travail de longue haleine sur les représentations, les imaginaires sociaux, la visibilité des trajectoires diverses, et l’élargissement des modèles de réussite. Et surtout, cela exige de reconnaître que l’impossibilité de se projeter dans un avenir désirable n’est pas un manque d’ambition, mais un symptôme d’une structure sociale qui reproduit ses inégalités sous couvert de neutralité.

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