Les médias confirment l’impasse de l’orientation : pour dépasser l'article du Figaro (2025)
Ce n’est pas le train qui va trop vite, c’est la voie qu’on interdit d’inventer
Le titre de l’article du Figaro daté du 16 juin 2025 parle de lui-même : « Les élèves ont l’impression d’être dans un train dont ils ne peuvent pas descendre ». Ce que ce titre suggère n’est pas un simple malaise personnel mais une expérience collective d’enfermement, que les chiffres de l’enquête OpinionWay confirment sans ambiguïté. Parmi 1064 jeunes de 18 à 24 ans interrogés, 56 % regrettent leur choix d’orientation, 72 % estiment avoir dû décider trop tôt, et seuls 38 % considèrent avoir été bien préparés. Ces chiffres ne pointent pas une faille individuelle mais un dispositif structurel. Ce n’est pas le choix qui est mal fait, c’est le cadre dans lequel il est produit qui est défaillant. Et c’est précisément cette défaillance que L’orientation désassignée (Vivier, 2025) formalise : un système où les décisions d’avenir sont extraites de toute construction symbolique, relationnelle et expérientielle, pour être ramenées à une affectation anticipée sous contrainte logistique.
Lorsque la sociologue Anne Muxel parle de ce « train dont on ne peut pas descendre », elle décrit une dynamique organisationnelle plus qu’un sentiment. Elle ajoute : « Dès la fin de la troisième, on demande à des adolescents de se positionner. Ils ont le sentiment qu’on vient hypothéquer leur droit à l’erreur à un moment où ils n’ont pas les clés. » Ce que cette citation désigne, c’est une orientation non seulement prématurée mais dénuée de possibilité réelle d’essai. Le système ne laisse pas aux jeunes le temps ni les conditions pour comprendre ce qu’ils choisissent. L’idée même d’un droit à l’essai, pourtant centrale dans toute logique d’apprentissage, est évacuée. Le choix est simultanément présenté comme libre et rendu obligatoire à un moment où ni les critères ni les enjeux ne sont maîtrisés. Cette contradiction entre injonction à l’autonomie et absence de cadre réflexif est un des nœuds critiques de l’orientation contemporaine.
Les effets émotionnels de cette situation sont massifs. L’article du Figaro indique que la première émotion ressentie au moment du choix est l’inquiétude (49 %), devant l’envie ou la curiosité (35 %). Et 45 % des jeunes disent avoir eu peur de faire un choix qui ne leur plairait pas. Ces données ne sont pas anecdotiques : elles révèlent que le choix d’orientation est vécu non comme une ouverture mais comme un risque de condamnation symbolique. Cette peur ne vient pas de l’indécision personnelle, mais de l’architecture du système lui-même. C’est l’absence d’un cadre structurant de sécurité, de droit au doute, de possibilité de reconfiguration, qui transforme le choix en épreuve. Dans L’orientation désassignée, cette configuration est décrite comme une clôture anticipée des possibles. On ne choisit pas un avenir, on sélectionne une voie dans une liste hiérarchisée, sans expérimentation préalable ni sécurisation postérieure.
Cette hiérarchisation, précisément, reste implicite dans les dispositifs, mais elle est bien intégrée par les jeunes. Il ne s’agit pas seulement de peur de se tromper sur ses goûts ou ses compétences. Il s’agit de ne pas choisir une voie perçue comme inférieure, de ne pas se retrouver dans une filière considérée comme socialement disqualifiante. Le choix est surdéterminé par une cartographie statutaire intériorisée, dans laquelle certaines options valent plus que d’autres, quelles que soient les aspirations personnelles. Ce que l’institution présente comme une ouverture des possibles est donc en réalité une distribution très hiérarchisée des places, à peine déguisée. Cette logique renforce le poids symbolique de l’orientation comme acte classant, ce que L’orientation désassignée dénonce comme une forme moderne de tri social par consentement extorqué.
Cette précocité du choix est d’autant plus problématique qu’elle s’effectue dans un contexte de grande pauvreté relationnelle. Toujours selon l’article, seuls 38 % des jeunes estiment avoir été bien accompagnés. Et 59 % considèrent que les conseillers d’orientation « n’aident pas vraiment ». Ce constat vient confirmer ce que ton ouvrage expose : le système délègue la responsabilité de l’orientation à des figures dépossédées de leur légitimité, sous-équipées symboliquement et marginalisées dans les parcours éducatifs. L’acte de s’orienter se retrouve alors déserté par les adultes censés le soutenir, au profit d’une individualisation forcée du processus décisionnel. L’élève se retrouve seul face à des choix aux conséquences lourdes, sans accompagnement réflexif ni cadre de régulation.
Cette désertion des institutions produit un glissement majeur : ce sont désormais les réseaux sociaux et les moteurs de recherche qui font office de référents principaux. L’article précise que 82 % des jeunes ont eu recours à Internet ou aux réseaux sociaux pour découvrir les formations. Ce transfert d’autorité est central. Il signifie que l’espace d’orientation est occupé par des contenus produits selon des logiques commerciales, des témoignages individuels non contextualisés, ou des classements viraux déconnectés de toute évaluation critique. Ce que les jeunes y trouvent, ce n’est pas un espace de compréhension, mais un ensemble de parcours valorisés par la mise en scène et la popularité. Comme tu l’analyses dans L’orientation désassignée, l’autonomie sans médiation devient une forme d’abandon. Ce n’est pas l’absence d’information qui pose problème, mais l’absence de conditions de traitement, d’échange et de construction collective de sens.
Cette autorité transférée aux plateformes ne se limite pas à une fonction documentaire. Elle agit comme un pouvoir de validation statutaire. Les contenus qui circulent imposent des modèles implicites de réussite, structurés par la performance, la visibilité, l’accumulation de signes d’excellence. Ce que les jeunes y cherchent, ce n’est pas une fiche métier, mais des figures d’identification et de reconnaissance sociale. Ils veulent pouvoir s’identifier à des trajectoires reconnues, admises, valorisées publiquement. Ce besoin de reconnaissance narrative est ignoré par les dispositifs institutionnels, alors qu’il est central. C’est parce que l’école ne propose plus de scénarisation incarnée et pluraliste des parcours qu’elle perd sa capacité à soutenir une orientation réelle.
Quand les adultes institutionnels se défaussent, ce sont les algorithmes et les témoignages scénarisés qui prennent le relais. L’école, en se recentrant sur des logiques d’affectation et d’évaluation, laisse une partie de ses fonctions symboliques et éducatives vacantes. Et ce vide est comblé ailleurs, dans des formats horizontaux, émotionnels, performatifs, mais rarement critiques. Les jeunes n’y trouvent pas une orientation, mais une reproduction de modèles professionnels dominants, présentés comme normaux ou désirables. Dans ce contexte, il ne s’agit plus seulement d’« aider à choisir », mais bien de redonner à l’école sa capacité à accompagner sans imposer, à rouvrir l’espace du possible, à revaloriser la réversibilité comme condition de l’apprentissage.
Lecture gratuite de mon ouvrage de recherche :
Vivier, P. (2025). L'orientation professionnelle désassignée (1ʳᵉ éd.). Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.15607008