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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis plus de 30 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Orientation : ils choisiraient mal ? Mais est-ce un choix s'il est imposé, chronométré et validé par d'autres ?

Tout se passe comme si l’école, les adultes, les institutions, mais aussi les discours sociaux ordinaires attendaient de l’enfant ou de l’adolescent qu’il se tienne pleinement responsable de décisions qu’il n’a pas pu construire, formuler, ni même comprendre. On lui dit qu’il choisit mal. On le soupçonne de ne pas être assez motivé, assez mûr, assez curieux. Et, le plus souvent, on tente de “l’aider à mieux choisir”. Mais à aucun moment on ne questionne les conditions mêmes de ce qu’on appelle un choix. Ce glissement est si bien intégré qu’il en devient invisible. Et pourtant, c’est là que tout se joue : on impose un geste symbolique, choisir, dans un cadre qui rend ce geste impossible.

Dans L’orientation professionnelle désassignée (Vivier, 2025), j’analyse comment les adolescents sont sommés de décider dans un cadre qui ne permet ni la suspension, ni l’essai, ni l’erreur sans coût. C’est donc un non-choix présenté comme un choix. Or cette double contrainte engendre, mécaniquement, une culpabilité déplacée. Si le jeune échoue ou regrette, c’est lui qu’on accuse d’avoir “mal choisi”, de ne pas s’être assez informé, de s’être trop précipité. Et tout cela se passe sans jamais interroger ce que choisir suppose réellement.

Choisir n’est pas simplement désigner une option. C’est projeter un engagement dans un avenir que l’on peut relier à soi. C’est reconnaître une possibilité comme signifiante dans son propre horizon. Pour qu’un choix existe, il faut donc qu’un espace de sens soit disponible. Et surtout, que l’acteur du choix ait été autorisé à prendre place dans cet espace. Sinon, on assigne un geste sans en reconnaître la condition.

Il est philosophiquement absurde de parler de choix quand les options n’ont pas été construites, éprouvées ou comprises. C’est un peu comme exiger d’un individu de signer un contrat dont il ignore les conséquences, dans une langue qu’il ne maîtrise pas, sous menace implicite de déclassement. On nomme alors “liberté” ce qui est, dans les faits, une injonction vide : “choisis vite, choisis bien, et surtout assume seul si ça tourne mal.”

Ce mécanisme est parfaitement intégré par les structures éducatives et parentales, souvent sans malveillance. Il s’agit d’un impensé collectif : tout se passe comme si la seule existence d’options visibles suffisait à légitimer l’idée de liberté. On considère que, puisque des voies existent, alors les élèves peuvent choisir. Mais cela revient à confondre la présence d’un formulaire avec l’existence d’une capacité d’agir. Une liste de filières ne fait pas un monde habitable. Et c’est là que s’enracine le malentendu majeur : on confond visibilité des parcours avec capacité à se projeter. Or, il n’y a pas de projection possible sans médiation, sans récit, sans accompagnement symbolique. Le sujet n’adhère pas à un futur abstrait ; il doit pouvoir se reconnaître dans ce qu’on lui propose. Sinon, il remplit des cases.

C’est cette confusion entre sélection logistique et élaboration du choix qui nourrit la culpabilité. L’élève croit que s’il est “en retard”, “indécis”, ou “mal orienté”, c’est qu’il lui manque quelque chose. Mais ce n’est pas lui qui est en défaut. C’est le système qui a présupposé, à tort, que les conditions du choix étaient là. Cette projection erronée de responsabilité produit un double effet : elle dépolitise l’orientation en la ramenant à une compétence individuelle, et elle invisibilise les violences structurelles induites par la précocité, l’assignation sociale, ou le défaut de récit.

Or cette culpabilité n’est pas simplement un effet collatéral. Elle est fonctionnelle au système. Elle permet à l’institution de se décharger. On ne remet pas en cause l’organisation des parcours, on renforce les dispositifs d’aide à la décision. On ne questionne pas la hiérarchie des filières, on apprend aux jeunes à “faire des vœux stratégiques”. Et quand l’élève s’effondre sous le poids de la conformité ou de l’échec, on renforce le coaching personnel, jamais l’analyse structurelle. La charge est internalisée.

Cette inversion de responsabilité a été bien décrite par des auteurs comme Bourdieu, mais aussi par des philosophes comme Michel Foucault, qui ont montré comment la modernité ne cesse de produire des sujets responsables de tout, mais autonomes de rien. Dans L’orientation professionnelle désassignée, je défends que l’autonomie véritable ne consiste pas à porter seul la responsabilité d’un choix préfabriqué, mais à pouvoir élaborer un sens dans un espace ouvert, conflictuel et soutenu. Autrement dit : le choix n’est jamais neutre, ni purement individuel ; il est toujours situé dans un système de contraintes, de récits et de permissions.

C’est pourquoi, tant que l’on parlera d’orientation comme d’un choix personnel à optimiser, on alimentera la culpabilité. Et tant que cette culpabilité sera présentée comme un levier de “maturation” ou de “responsabilisation”, on renforcera l’effet paradoxal : le sentiment d’imposture chez les plus lucides, la reproduction sociale chez les plus stratégiques, et l’abandon déguisé en autonomie pour tous les autres.

L’enjeu, aujourd’hui, n’est donc pas de mieux “préparer” les jeunes à choisir. Il est de changer la nature même de ce que l’on appelle un choix en orientation. Cela suppose de remettre en question le cadre scolaire actuel, de reconnaître que l’élaboration d’un projet n’est pas une ligne droite mais un chemin tâtonnant, fait d’essais, d’échecs, de suspensions et de conflits intérieurs. Cela suppose aussi de cesser de considérer le jeune comme un acteur rationnel isolé, mais de le replacer dans une écologie du choix : un espace structuré, médiatisé, soutenu, dans lequel l’incertitude ne serait plus un défaut, mais une étape normale du développement.

Et surtout, cela suppose de politiser enfin la question de l’orientation. Car tant que l’on reprochera aux enfants et aux adolescents de ne pas bien choisir, sans interroger ce qui leur est réellement proposé, on prolongera une fiction dangereuse : celle d’une liberté vide, d’un faux choix impossible, et d’une faute qu’ils ne peuvent que répéter.

Vivier, P. (2025). L'orientation professionnelle désassignée (1ʳᵉ éd.). Zenodo. https://doi.org/10.5281/zenodo.15607008


En réponse à cet article : https://www.lefigaro.fr/actualite-france/les-eleves-ont-l-impression-d-etre-dans-un-train-dont-ils-ne-peuvent-pas-descendre-56-des-18-24-ans-regrettent-un-choix-d-orientation-20250616

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