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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis près de 25 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Extrait - "Émotion conforme" : « Chaque interaction fonctionne comme un tribunal implicite...

...qui ne décide pas seulement de ce qui est compris, mais de ce qui peut être dit sans coût excessif.
Des personnes reçoivent le même message détaillé par SMS commençant par : « Je te précise ma pensée pour être sûr que tu me comprennes bien… ».

L’une y voit une clarification utile d’anticipation d’un possible malentendu et se sent rassurée par ce qu’elle prend comme une attention.
L’autre repère une tentative de contrôle sur ce qu’elle doit penser ou croire et se sent anxieuse.
Un troisième se sent rabaissé et clôt sa narration sur : « Tu crois que je ne vais pas comprendre ? ».
Un quatrième y lit un ton condescendant ou agressif et se reformule la scène sous la forme : « Bon, je vais être très clair… ».
Une dernière s’y sent mise en cause, anticipe un reproche ou une mise en défaut, et adopte une posture rétive avant même d’entrer dans le contenu.

Le contenu n’a pas changé.
Les mots sont identiques.
Et pourtant, la signature affective produite est radicalement opposée.

Ce différentiel ne se réduit ni à une sensibilité personnelle au sens naïf, ni à une simple variabilité psychologique prise isolément. Il renvoie à des scripts émotionnels profondément différents, conformisés par des histoires interactionnelles subjectives, activés face au même signal.
Et il n’est pas seulement interprétatif. Il est normatif. Il impose ce qui peut se dire, ce qui doit se taire, et la manière dont cela doit être formulé. »

Ce qui est évalué immédiatement

Quand un message arrive, le sujet ne commence pas par analyser son contenu.
Il identifie très rapidement ce qui est en jeu pour lui dans la scène.

Ce qui préoccupe d’emblée, ce n’est pas le sens du message.
C’est l’enjeu de la scène et son issue possible.

Trois registres d’enjeu

Sans que le sujet ait besoin de les nommer, cette évaluation s’inscrit toujours dans l’un, ou plusieurs, des registres suivants.

Un enjeu identitaire :
ce que cette scène dit de qui je suis, de ma valeur, de ma légitimité, de ma compétence, de mon intelligence, de ma fiabilité.

Un enjeu statutaire :
ce que cette scène fait à ma place, à ma position relative, à l’équilibre de la relation, à qui a l’ascendant, à qui doit se justifier.

Un enjeu existentiel :
ce que cette scène implique pour ma sécurité psychique, ma liberté de mouvement, ma capacité à rester moi-même sans me contraindre en permanence.

Le message est lu à travers ces prismes, avant toute compréhension détaillée.

 

Pourquoi le ressenti s’impose

À partir du moment où l’enjeu est fixé, le ressenti ne se choisit pas.
Il s’active.

Le sujet ne décide pas de se sentir rassuré, attaqué, suspecté ou diminué.
Il se retrouve dans cet état, immédiatement.

Le ressenti n’est pas une opinion.
Il est une réponse apprise, stabilisée au fil des expériences passées, et réactivée face à une scène jugée équivalente.

Le sujet se fixe d’abord une version, l’émotion suit, puis une nouvelle version vient stabiliser l’émotion, qui réoriente à son tour la scène.

 

Comment l’issue de la scène est anticipée

Dans le même mouvement, le sujet anticipe ce que la scène va produire.

Pas sous forme de scénario conscient.
Sous forme d’orientation immédiate.

Est-ce que cette interaction va :

confirmer ma place ou la fragiliser,

m’obliger à me justifier,

m’exposer,

m’enfermer dans une position inconfortable,

m’imposer un effort de contrôle supplémentaire ?

Cette anticipation suffit à orienter la posture adoptée.
La réponse est déjà préparée avant que le contenu ne soit réellement traité.

 

 

Pourquoi certaines réponses deviennent impossibles

À ce stade, le tribunal implicite a déjà rendu un premier verdict.

Certaines réponses deviennent trop coûteuses.
D’autres deviennent nécessaires.

Le sujet ne se demande pas ce qu’il pourrait dire.
Il se demande, sans le formuler, ce qu’il peut se permettre de dire sans se mettre en difficulté.

C’est ainsi que se ferment des options, parfois très tôt dans l’échange.

 

 

En quoi ce tribunal est normatif

Ce tribunal ne se contente pas de produire un ressenti.
Il produit des règles.

Il dicte :

ce qui est acceptable ou non,

ce qui doit être clarifié,

ce qui doit être évité,

la quantité de précautions nécessaires,

le degré de contrôle à maintenir.

Peu à peu, les sujets ajustent leur manière de parler.
Pas pour mieux se comprendre mais pour réduire le coût associé à certaines scènes.

Quand ce travail d’élaboration du ressenti est rendu visible, plusieurs déplacements deviennent possibles.

Le sujet cesse de se croire trop sensible ou trop rigide.
Il cesse de se juger pour ses réactions.
Il peut commencer à comprendre ce que la scène lui demandait de tenir.

Le problème n’est plus “comment mieux réagir”.
Il devient : pourquoi cette scène impose-t-elle un tel coût.

C’est précisément à ce niveau que mon travail se situe.

En orientation, il s’agit de comprendre comment certains choix deviennent évidents trop tôt, parce qu’ils stabilisent des enjeux identitaires et statutaires.

Dans la construction de soi, il s’agit de comprendre pourquoi certaines versions personnelles deviennent indiscutables.

Dans la santé mentale au travail, il s’agit de comprendre pourquoi la fatigue vient moins de la charge que de la tenue permanente d’une posture recevable.

Dans la pratique d’accompagnement, il s’agit de rouvrir ce qui a été figé sans attaquer ce qui a permis de tenir.

 

Ces objets seront traités un par un dans de prochains articles.

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