Quand la bienveillance désarme : l’autre piège éducatif
De la pédagogie du care à l’injonction à ressentir juste, s'insère comment l’émotion remplace la pensée mais ce que nous avons oublié, c'est que penser est un acte dissident...
Dans un précédent article "Pourquoi nous ne savons plus éduquer à la liberté et nous devons repenser l'éducation à l'ère numérique ?", nous posions un constat simple : nous avons désappris à éduquer à la liberté.
Parce que nous continuons à croire que l’enfant se construit de lui-même, au contact d’un monde ouvert, alors que ce monde capture désormais l’attention, oriente les désirs, et court-circuite la pensée réflexive. Ce monde extérieur ne produit pas ce que l'on voudrait chez eux.
Mais il existe un autre piège, moins visible, plus séduisant, et d'autant plus délétère :
Celui de la bienveillance obligatoire, de la gestion émotionnelle généralisée, et du développement personnel comme norme éducative implicite vers un soi parfait.
Le nouvel idéal éducatif : doux, empathique… et prescriptif !
À l’ère de la bien-pensance développementaliste, qui s'étend de la famille, à l'école et jusqu'au management, on ne parle plus d’éduquer à la pensée.
On parle d’accueillir, de s’écouter, de travailler sur soi, de prendre soin, de s’aligner avec ses émotions, et tout un florilège de concepts creux pour la plupart des individus, que pourtant, ils considèrent comprendre.
Ce glissement vers une posture maternaliste, centrée sur la sécurité affective, la douceur, la régulation émotionnelle, n’est pas sans conséquences.
Il repose sur des injonctions douces, mais puissantes :
"Exprime ce que tu ressens"
"Écoute tes besoins"
"Accueille tes parts blessées"
"Sois bienveillant avec toi-même (et avec le monde)"
Dit autrement :
Tu dois ressentir “juste”. Et si tu ne ressens pas ce qu’il faut, c’est que tu n’es pas encore prêt, pas encore réparé.
La double injonction : être libre, mais dans les bons affects...
Ce discours maternaliste, en apparence protecteur, prescrit une manière d’être, tout en prétendant accompagner.
Il valorise :
l’ouverture, mais pas la confrontation
la sincérité, mais sans aborder la dissonance
la vulnérabilité, mais pas la colère lucide
la régulation, mais pas la révolte
Il produit donc une conformité émotionnelle sous couvert de liberté intérieure.
Or, dans un système où les algorithmes manipulent les affects en continu,
où les applications dictent nos routines, où les notifications dictent nos humeurs,
c’est une erreur stratégique majeure que de se contenter d’“écouter ses émotions”.
Des émotions construites, détournées, recyclées. Et une relation de dépendance face à elles dont il est difficile de prendre de la distance pour l'individu.
Les émotions ne sont ni pures, ni intérieures, ni authentiques par essence.
Elles sont cadrées, valorisées, mimées, amplifiées par des systèmes techniques, sociaux, économiques.
L’algorithme de TikTok sait exactement ce qui va émouvoir, énerver, se faire sentir compris ou marginal, en fonction d'une certaine catégorie de personne qu'il à appris à structurer.
Et il le sait mieux que vous.
Les discours d’accompagnement, eux, vous invitent à "ressentir en conscience",
sans jamais expliquer comment ce que vous ressentez est déjà orienté, prémâché, sélectionné par l'environnement numérique et social, défini pour chacun.
Le modèle d'accompagnement dominant aujourd’hui, dans l’école comme dans la sphère du développement personnel, relève d’un maternalisme émotionnel.
Il se veut soutenant, mais il évite l’affrontement avec ce qui dérange : les contradictions systémiques, les logiques de domination, la manipulation des affects.
C’est une forme d’apaisement organisé.
Un désarmement critique, maquillé en autonomie émotionnelle.
On ne te dit plus : “Pense contre toi-même.”
On te dit : “Accueille ce que tu ressens. Ça suffit.”
Mais non, ça ne suffit pas.
Ce que l’éducation doit redevenir : un espace de contre-feu critique
Éduquer à la liberté aujourd’hui, ce n’est pas renforcer l’écoute de soi.
C’est outiller à interroger ce qui façonne ce “soi”, et même cette écoute.
C’est faire émerger une lucidité sur :
ce qui rend certaines émotions socialement acceptables et d’autres non
ce qui construit le confort émotionnel comme valeur suprême
ce qui fait de l’auto-régulation un substitut à toute conflictualité
Ce n’est pas “travailler sur soi” qui émancipe.
C’est comprendre pourquoi ce travail est pseudo exigé par l'environnement et à qui il sert.
Penser, c’est presque désormais trahir ce qu’on vous demande de ressentir
Nous vivons une époque où les injonctions émotionnelles ont remplacé les injonctions morales.
Mais leur fonction est la même : maintenir une forme de paix sociale, au prix du renoncement à la pensée critique.
Il est temps de rouvrir l’espace du doute, du refus, du conflit avec soi-même.
Pas pour souffrir plus, mais pour être moins facilement guidé sous couvert de bienveillance ou de normes de ce vers quoi il faut tendre pour être "tendance" ou "développé". Le tout sans forcément être conscient des enjeux et des mécanismes, ce qui est un comble. Et à l'écriture de cette phrase, j'en rigole à perdre le souffle.
Car aujourd’hui, le pouvoir ne se donne plus la peine d’imposer. Il suggère. Il apaise. Il materne.
Et pendant ce temps, il capture, il oriente, il décide.
Ce qui compte, ce n'est pas de se penser en adéquation avec la prescription du "bon pour soi", c'est de savoir profondément "ce qui est bien pour nous" et pourquoi.