"On ne peut plus rien dire" en lien avec "c'était mieux avant" : Vrai ou faux ?
Certains partent du principe que ceux qui disent "On ne peut plus rien dire" exagèrent et utilisent un argument réactionnaire pour disqualifier les mouvements progressistes. Il réduit donc l’argument à une victimisation abusive.
Mais c’est un sophisme : Oui, certains utilisent cette phrase pour jouer aux martyrs de la liberté d’expression. Mais cela ne signifie pas que la censure sociale ou médiatique n’existe pas sous d’autres formes.
Le vrai débat serait plutôt :
La parole est-elle aujourd’hui plus libre et plus démocratique ?
Ou bien certains sujets sont-ils devenus intouchables sous peine d’exclusion sociale immédiate ?
"Avant, seuls certains avaient la parole" : Vrai mais partiel
Quelle est la part de manipulation, dans une façade qui dit que l'on peut parler de tout, alors que le vrai message c'est, "n'aborde pas ce sujet comme ça ou ne le critique pas !"
Car si tu le fait, bouhhhhh.
Ceux là même affirment qu’avant, seuls les dominants pouvaient parler librement, et que la critique actuelle serait simplement une redistribution des voix.
Oui, le débat public est plus ouvert :
Les réseaux sociaux ont permis à beaucoup plus de monde de s’exprimer.
Des groupes auparavant marginalisés ont gagné en visibilité.
Mais affirmer que c'est une simple redistribution de parole est naïf :
Si certains gagnent en liberté d’expression, d’autres perdent en capacité d’expression spontanée, sous peine d’être "annulés" (cancel culture, pression des groupes militants, tribunal de l’opinion).
Ce n’est pas juste un changement d’équilibre, mais une nouvelle norme sociale avec de nouveaux interdits, parfois flous et imprévisibles.
C'est le passage d’une parole dominante à une parole plus partagée qui ne signifie pas que tout est devenu plus libre. Ça signifie juste que les risques de s’exprimer ont changé de nature.
Dans la pratique, certaines paroles ont un coût social énorme :
Un humoriste peut toujours tenter une blague clivante, mais il risque la mise à l’écart par des plateformes ou des annonceurs, et même un désengagement d'une partie de ses fans, voir créer un débat entre les pour et les contre.
Un intellectuel peut exprimer un avis dissident sur certains sujets, mais il risque un lynchage en meute numérique, voire des conséquences professionnelles.
Vous allez plus vous reconnaitre ici :
Vous évitez de parler de certains sujets au bureau, non pas par respect, mais par peur de mal vousexprimer et d’être immédiatement disqualifiés / requalifiés ou de créer des débats houleux. (vous savez, c'est aussi la peur de la fameuse étiquette de connard, de pervers, féministe, masculiniste, raciste que l'on vous colle sans aucune prise de recul, questionnement ou nuance)
Dire qu’on peut toujours tout dire, mais en oubliant que la "sanction" s’est déplacée vers des formes plus insidieuses (pression sociale, exclusion, réputation), c’est une simplification.
C'est surtout Un système de "nouvelle censure" déguisée en "droit à la critique", non ?
L’argument est retourné par ceux qui affirment qu'aujourd'hui on peut tout dire et que la parole est libre : ce n’est pas la critique qui censure, c’est la réaction à cette critique qui pose problème.
Enfin elle n'est libre que dans un système déjà emprisonné, aux limites floues.
Il y a un paradoxe :
Si la critique doit être libre, elle doit aussi pouvoir être discutée sans intimidation ou effets sur la représentation de soi.
Si on ne peut pas remettre en question certaines revendications sans être immédiatement disqualifié / requalifié, alors on remplace une censure par une autre.
Le vrai risque aujourd’hui, ce n’est pas la fin de la liberté d’expression, c’est l’instauration d’un climat où certaines idées ne sont même plus débattues, et immédiatement disqualifiées. Comme si le sujet était clos ou entendu et que toute idée contradictoire était de fait le fruit d'un problème chez le contradicteur.
On assiste donc ici à une réflexion incomplète.
Oui, la parole est plus ouverte et inclusive qu'avant en apparence.
Mais non, cela ne signifie pas que l’espace public est plus libre. Il est juste régulé différemment dans un système de pensée sociale reconstruit.
C’est une nouvelle forme de régulation sociale, avec ses propres zones interdites.