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L'exigence n'est pas négociable !

À propos de l’auteur

Formé, mais éternel étudiant des fonctionnements humains et organisationnels, il articule depuis près de 25 ans psychologie du travail, ergonomie, philosophie, psychanalyse et coaching, au service d’une compréhension systémique et transdisciplinaire du travail et de l’épanouissement. Il publie en open science sur les enjeux d'orientation, de santé mentale et de qualité de vie au travail (QVT), à travers une approche ancrée dans les sciences sociales — notamment le Max-out et l’Orientation Professionnelle Désassignée. 👉 Cliquez pour accéder à : Toutes les publications

Je vous révèle l'emprise managériale à travers la gamification de votre vie privée sous couvert de se soucier de votre bien-être.

L’exemple d’Activiteam, développé par Squadeasy, qui semble ne plus exister en 2025, mais qui a été migrée sous le nom de Squadeasy, illustre une forme particulièrement sophistiquée d’extension de l’emprise managériale. Sous couvert de promouvoir la santé et le bien-être des salariés, cette application organise une surveillance comportementale qui s’étend à l’ensemble des activités quotidiennes.


Le principe est simple : les salariés sont incités à télécharger une application qui comptabilise leurs pas, leurs activités sportives, leur bilan carbone. Ces données sont ensuite agrégées et utilisées pour créer des compétitions interéquipes ou interservices. L’objectif affiché est d’améliorer la santé des employés. L’effet réel est de créer un système de contrôle continu qui transforme chaque déplacement, chaque activité physique, un ensemble de choix en données exploitables par l’organisation.


Cette mécanique produit une colonisation totale du temps personnel : les activités les plus triviales comme aller chercher le pain, promener le chien, ou monter les escaliers, deviennent des occasions de performance collective. Chaque geste quotidien est recodé en points, comparé, classé. Cette gamification de l’intimité crée une présence mentale constante de l’entreprise et des collègues dans les moments supposés privés. Les interactions sociales elles-mêmes sont reconfigurées : les appels « amicaux » pour se « narguer » sur les performances deviennent des prétextes de reconnexion professionnelle qui diluent définitivement les frontières temporelles.


Cette logique s’inscrit dans ce que Deleuze (1990) avait anticipé sous le terme de « sociétés de contrôle » : des formes de pouvoir qui ne s’exercent plus par l’enfermement disciplinaire, mais par la modulation continue des comportements à travers des dispositifs technologiques. L’individu n’est plus surveillé pendant ses heures de travail, il est modulé en permanence par un système qui influence ses choix de vie au nom de son bien-être.


Plus insidieusement, cette surveillance génère sa propre légitimation : en mobilisant des valeurs positives (santé, bien-être, entraide), elle crée une gratitude défensive chez les salariés qui perçoivent leur entreprise comme « bienveillante ». Cette perception masque les autres mécanismes d’emprise et immunise contre toute critique : comment remettre en question une entité anthropomorphisée qui « veut votre bien » et le démontre en apparence ? Cette bienveillance instrumentale devient un bouclier idéologique qui neutralise les résistances potentielles en transformant la surveillance en cadeau en relation désirable.

Cela pourrait expliquer la difficulté accrue pour certains individus à envisager tout changement d’environnement professionnel, car cela serait revenir à rompre un lien affectif bienveillant que l’on ne retrouvera certainement pas ailleurs.

Les chiffres communiqués par Squadeasy sur leur site en 2022, révèlent la logique économique sous-jacente : « 42 millions d’euros économisés par nos clients en 2019 (absentéisme, productivité, etc.) » et « 79 % des utilisateurs se sentent mieux dans leur entreprise ». Ces données illustrent parfaitement le paradoxe de l’aliénation valorisée : l’entreprise génère des profits substantiels en créant chez ses salariés un sentiment d’épanouissement lié à leur propre surveillance.


Cette économie de l’engagement s’appuie sur ce que Franco Berardi (2015) appelle la « capture de l’âme » : les technologies numériques ne se contentent pas d’extraire de la valeur du temps de travail, elles monétisent l’attention, les émotions, les relations sociales et les logiques d’engagement. Chaque notification, chaque interaction, chaque moment de « connexion » ou de « complicité » devient une opportunité de renforcer l’emprise organisationnelle.

Ce texte est extrait de mon texte sur le Max-out en lecture libre ici : https://zenodo.org/records/16790124

 

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