🔥 10 raisons de remettre en cause l’injonction « Prendre soin de soi pour prendre soin des autres »
➊ C’est une injonction paradoxale
Elle fait du soin de soi une nouvelle norme morale. Tu dois aller bien. Si tu ne vas pas bien, tu es irresponsable. Résultat : stress accru et culpabilisation chronique. → Cf. Ehrenberg, 1998 : La fatigue d'être soi.
➋ Elle confond condition et alibi
Prendre soin de soi devient un prétexte pour ne pas s’occuper des autres : "Je dois d’abord penser à moi." Or l’éthique du care (Tronto) repose sur la relation, pas sur une condition préalable d’équilibre personnel.
➌ Elle repose sur une vision individualiste du care
Cette maxime ignore les dynamiques systémiques : ce ne sont pas les individus mais les structures (temps, ressources, reconnaissance) qui empêchent ou permettent le soin des autres. → Cf. Fraser, 2014 : redistribution et reconnaissance.
➍ Elle justifie les inégalités sociales
Elle fait porter la responsabilité du soin sur les individus, souvent les femmes, sans jamais remettre en cause les rapports sociaux. → Cf. Delphy, 2001 : travail gratuit et charge mentale.
➎ Elle naturalise la souffrance et invisibilise l'effort
On ne voit plus le soin des autres comme une compétence ni un travail, mais comme une extension « naturelle » du soi équilibré. → Cf. Mol, 2008 : The Logic of Care.
➏ Elle invisibilise les aidants précaires
Beaucoup prennent soin des autres sans pouvoir prendre soin d’eux-mêmes (aides à domicile, proches aidants…). Leur engagement ne dépend pas de leur bien-être. → Cf. Paperman & Laugier, 2006 : politiques du care.
➐ Elle crée une hiérarchie morale biaisée
Celui qui prend soin de lui serait « plus apte » à aider. Cette hiérarchisation exclut les personnes fragiles, malades, instables, de l’espace de la solidarité. C’est une morale du mérite, pas de la relation.
➑ Elle détourne la responsabilité collective
Elle fait croire que le soin passe par un effort individuel de bien-être plutôt que par des politiques de santé, de temps de travail, ou de reconnaissance du travail invisible. → Cf. Clot, 2010 : pouvoir d’agir entravé.
➒ Elle promeut une logique néolibérale du self-care
C’est la version psychologisée du développement personnel : bien-être, mindfulness, performance émotionnelle… pour « rester utile ». → Cf. Illouz, 2006 : capitalisme émotionnel.
➓ Elle rend le soin conditionnel, alors qu’il est souvent inconditionnel
Beaucoup de gens aident, soutiennent, aiment et soignent sans être eux-mêmes en paix, équilibrés ou épanouis. L’humanité ne se mesure pas à l’alignement intérieur.
J’articule une bonne partie de ces auteurs dans mon dernier ouvrage : l’orientation professionnelle désassignée. Un travail en cours de finition, où je démonte les fausses évidences de l’accompagnement et propose des pistes rigoureuses pour penser autrement le lien, la posture, et les conditions réelles du soin ... au travail comme dans la vie.